Parler du passé à Noirlac

Publié le par nous-en-boischaut-sud

Elle est professeure de littérature du moyen-âge à  l’université Sorbonne-Nouvelle, il est archéologue, conservateur général du patrimoine et responsable des collections celtique et gauloise au musée de St Germain en Laye. Ils ont profité du confinement lié à la covid pour correspondre sur un thème commun à leurs deux domaines de recherches : comment appréhender un passé lointain à jamais disparu.

Parler du passé à Noirlac

Elle, c’est Mireille Séguy, lui c’est Laurent Olivier. Leur correspondance a donné lieu à l’édition d’un livre « Le passé est un évènement ». Ce 7 mai, Laurent Olivier n’était pas disponible pour venir à Noirlac, c’est Pierre Bayard qui est venu donner la réplique à Mireille Séguy dans le cadre des « Matinales » de Noirlac. Pierre Bayard est psychanalyste, spécialiste de littérature et il prépare une analyse critique de ce texte.

Parler du passé à Noirlac

Moyen-âge, civilisation gauloise : il est illusoire de vouloir faire revivre ces mondes disparus depuis si longtemps. Nous sommes contraint de regarder ce passé avec les yeux d’aujourd’hui.

Mireille Séguy étudie la littérature médiévale, elle n’a à sa disposition que quelques textes lacunaires, probablement altérés. La littérature médiévale était tout autre chose : c’était une littérature orale faite de performances où les textes étaient racontés, chantés, interprétés, adaptés au gré du moment et de l’auditoire. Les versions écrites ne sont  que le pâle reflet de la littérature vivante de l’époque, et les traces que nous en avons aujourd’hui ne sont que parcellaires. Il faut être conscient qu’appréhender la littérature médiévale aujourd’hui est impossible et conduit à un anachronisme obligé.

 

Dans le domaine de l’architecture, Noirlac est un exemple de l’architecture médiévale. Mais, au cours du temps, l’abbaye a été modifiée, réaffectée, adaptée à de nouveaux usages, restaurée… Ces modifications se poursuivent toujours aujourd’hui (vitraux, jardins …). A chaque époque l’architecture médiévale a été habillée au goût du jour. Ce qui se découvre à nos yeux n’est donc qu’un moyen âge très contemporain !

En archéologie, passé et modernité s’imbriquent également. Le site de Pierrelatte (26) présente deux rideaux de végétation. Creusant sous ces rideaux on découvre deux fossés datant de Vespasien (1er siècle de notre ère). Ces fossés ont ensuite été comblés, des dépôts se sont accumulés, de nouveaux fossés ont été creusés et aujourd’hui l’emplacement de ces fossés se trouve marqué par ces rideaux d’arbres. La topographie contemporaine garde la mémoire de structures historiques : les couches inférieures informent sur les couches contemporaines.

Parler du passé à Noirlac

Pierre Bayard est psychanalyste. Il rebondit sur ces questions de temporalité. La temporalité de l’inconscient est différente de la temporalité physique (Proust est marqué par le décès de sa grand-mère un an après l’évènement). Les souvenirs intègrent des écrans, nous formons des souvenirs inventés qui sont le fruit d’un lent travail sur le passé. Le chercheur réinvente lui aussi le passé.

Mireille Séguy pose la question du pourquoi : pourquoi s’intéresser à ces passés révolus et inaccessibles ? La réponse la plus évidente est que ces passés comptent sur nous pour les reconnaitre.

L’archéologie permet de préserver de l’oubli certains faits cachés : le massacre des Communards en 1871 a été mis en lumière par la découverte des sépultures oubliées, le massacre de Wounded Knee a été documenté par l’archéologie, alors que ces deux évènements ont voulu être oubliés par les vainqueurs.

En littérature la conservation des savoirs anciens est une vieille histoire : Marie de France (1160) note les chansons entendues en langue bretonne pour les préserver de l’oubli et faire remembrance.

Parler du passé à Noirlac

 Cette conservation, cette remembrance peut également être la base d’un enrichissement des savoirs par des réinterprétations, des commentaires.

Redécouverte et réinterprétation du passé sont à la base de l’invention des reliques. La découverte des reliques du roi Artur et de Guenièvre à Glastonbury en 1191 s’appuie sur un récit : Giraud de Barry offre une forme de reportage qui apporte les « preuves » de l’authenticité de la découverte.

La mise à jour du passé s’associe à un récit : légende et découverte se supportent … et le roi Henri II s’appuie sur cette découverte pour conforter sa dynastie régnante.

Cette intervention du présent dans la découverte du passé inspire Pierre Bayard. Imaginer ce qui s’est passé, c’est dégager les possibles à partir d’un évènement passé. Les dérives sont évidentes, les faussaires s’en sont copieusement servis : modifier le site de fouille, déplacer les objets pour faire valoir sa thèse. Mais cette approche peut être tout à fait assumée : Violet le duc recréé un site ancien au gout du jour en une recréation subjective du passé.

Parler du passé à Noirlac

Se propulsant dans le futur on pourrait même s’amuser à imaginer comment dans un futur lointain, un archéologue de l’an 4000 imaginerait notre monde actuel à partir de découvertes archéologiques : que penserait-il d’un nain de jardin découvert fortuitement ?

Finalement, s’occuper du passé a au moins deux vertus : prendre conscience de la fragilité du monde et imaginer les futurs possibles.

Passé et présent, concordance des temps, c’est également ce que nous propose le concert donné dans le réfectoire de l’abbaye par Catherine Braslavski et Nawal Mlanao. L’une est spécialiste de musiques anciennes et sacrées, l’autre, Comorienne, est imprégnée de traditions musicales de son pays.

Parler du passé à NoirlacParler du passé à Noirlac
Parler du passé à NoirlacParler du passé à Noirlac

Ce concert, actualité oblige, est dédié à la paix, avec une pensée pour les Comores : rechercher la paix intérieure comme remède à la guerre, apprendre à pardonner, à partager.

Utilisant une multitude d’instruments, porté par des voix magnifiques, le récital navigue entre le 10ème siècle arabo-andalou et tradition comorienne dans une fusion musicale harmonieuse.

En sortant du réfectoire, un petit coup d’œil sur les jardins du cloitre nouvellement réaménagés, tout de bleu vêtus.

Parler du passé à NoirlacParler du passé à Noirlac
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article