Mis et Thiénot avec JF Petit au Centre de la Presse
Ce 28 octobre, Jean-François Petit, professeur de philosophie à l’Institut Catholique de Paris, présentait une conférence sur l’affaire Mis et Thiénnot au Centre de la Presse, cette conférence avait lieu dans le cadre d’une exposition sur les faits divers dans la presse.
En introduction, Pascal Roblin signale que les faits divers ont historiquement été le moteur du développement de la presse populaire entre la fin du 19ème et le début du 20ème siècle. L’affaire Mis et Thiénnot est le fait divers qui a fait coulé le plus d’encre en Berry au cours du 20ème siècle.
La parole est à Jean-François Petit.
Les faits :
Le 29/12/1946, Mr Léon Boitard garde chasse des Lebaudy, riches propriétaires terriens, est assassiné en Brenne dans le cadre d’une partie de chasse. En 1947, huit jeunes chasseurs sont condamnés pour participation à cet assassinat, Mis et Thiénnot écopent des peines les plus lourdes : 15 ans de travaux forcés.
Cette affaire sera jugée en Cour d’assises à Châteauroux en 1947, le jugement cassé 2 fois sera rejugé en 1949 et en 1950, à Poitiers et à Bordeaux ; le jugement sera confirmé chaque fois.
Le Président de la République accordera sa grâce à Mis et Thiénnot en 1954.
Le contexte de l’enquête et du jugement
En 1947, dans l’immédiat après-guerre, la société française est très clivée et réclame un retour rapide à l’ordre. La violence est largement admise et un sentiment de risque d’insurrection est présent.
Dès le départ, il y a une suspicion d’erreur judiciaire ; l’affaire prend une dimension juridique, médiatique, politique et citoyenne.
Les gardiens de prison qui reçoivent Mis et Thiénnot à la suite de leurs interrogatoires, font constater médicalement que les suspects ont été tabassés (c’est grâce à eux que la révision sera possible : ce sont les petites gens qui sauvent l’honneur !). Les aveux ont donc été obtenus sous la torture. Le chèque de 100 000F remis en remerciement à la police par Lebaudy met également mal à l’aise.
L’opinion publique se saisit de l’affaire, des ténors du barreau, tel Le Troquer, montrent les incohérences de l’enquête et soulignent les tortures pour obtenir les aveux…mais quand une affaire est mal engagée !
Parallèlement, la presse locale mène son enquête avec parfois des relents nauséabonds (Mis est d’origine polonaise). L’Echo-La Marseillaise (plutôt de gauche) croit tout d’abord à la culpabilité des accusés avant de changer d’avis. La Nouvelle République reste très prudente. L’atmosphère est lourde. La famille fait appel à des détectives privés. Les journaux spécialisés s’emparent de l’affaire (Détective).
La campagne médiatique se poursuit dans les années 50 et la grâce est accordée en 1954, ce qui conduit à la libération de Mis et Thiénnot.
Le combat reprend ensuite pour une réhabilitation par une révision du procès. Après 1977 le dossier devient consultable, Léandre Boizeau s’en empare. Il continue le combat pour la justice et pour l’image de la justice : « Je me bats pour l’honneur, la dignité et l’orgueil des pauvres ».
Pendant tout ce temps il faut garder en mémoire la souffrance de Mis et Thénnot. De son côté la famille du commissaire Daraud qui a mené l’enquête initiale menace d’attaquer en diffamation.
Pour la réhabilitation, l’affaire est traitée d’un point de vue technique par Me JP Thibaut et d’un point de vue personnel par Léandre Boizeau.
Pendant ce temps le contexte politique évolue. Les demandes en révision se succèdent, elles sont toutes rejetées : en 1980, rejetée en 1983 ; en 1984, rejetée en 1988 ; en 1991, rejetée en 1993 (Michel Sapin, ministre de la justice refuse de mettre son poids dans la balance de peur d’être accusé de partialité); en 2013, rejetée en 2015.
Léandre Boizeau rend compte du déroulé des séances auxquelles il a assisté : le cérémonial de l’arrivée des magistrats, des débats ennuyeux tandis que les magistrats s’assoupissent ; triste image de la Justice !
Malgré tout, le sujet reste porteur dans l’opinion publique : en 1993 une émission de télé sur TF1 fait 4.2M d’auditeurs, une trentaine de communes donnent (illégalement) le nom « Mis et Thiénnot » à une rue une place ou un édifice public, des livres sortent de presse...
Et pendant ce temps les accusés décèdent, Thiénnot en 2003, Mis en 2009.
Dans cette affaire qui apparait comme un fiasco judiciaire avec 3 jugements une grâce, 7 demandes de révision puis une révision accordée, les questions se posent : quels sont les critères qui bloquent la justice.
Pour la Chancellerie si la réforme est votée c’est une remise en cause de la chose jugée (la boite de Pandore s’ouvre), la pression médiatique peut se révéler contre productive, la justice ne voulant pas agir sous la contrainte. ..Mais la justice sortirait grandie si elle reconnaissait son erreur. Il suffirait de reconnaitre que la justice n’est pas infaillible et demander que les délais ne soient pas disproportionnés.
En 2023 la révision est acceptée, L’enquête va pouvoir reprendre en éliminant du dossier tous les éléments acquis sous la contrainte.
A noter que pendant tout ce temps, la lutte a toujours été non violente, teintée d’espoir et d’humanisme.
Cette brillante conférence est accompagnée d’une mise en perspective par une exposition du traitement des faits divers dans la presse du début du 20ème siècle issue des archives du Centre de la Presse.
Les faits divers ont aussi largement inspirés livres et BD :
Cette exposition est à voir au Centre de la Presse au Châtelet.